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Bonne

Nouv.elle

!

— La parole inclusive du dimanche,
Du premier dimanche de l’Avent au dimanche de Pâques, un.e invité.e nous donne à entendre l’homélie dominicale.

S2 Episode 6

27/12/20
La Sainte Famille

Lecture de l’évangile : Marina

Homélie : Anthony Favier

Et sur Anchor.fm, Spotify ou d’autres plateformes de podcasts.

Textes du jour

Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3
Ps 104
He 11, 8.11-12.17-19
Lc 2, 22-40
(Lire les textes sur aelf.org)

Le texte de l’homélie

Parler de la « sainte famille » n’est jamais facile. Des différentes fêtes du calendrier liturgique catholique, celle-ci est peut-être même l’une des plus démodées. Des nombreuses représentations dans les églises ont sûrement figé un imaginaire qui aujourd’hui nous rejoint peu dans nos préoccupations quotidiennes. Pendant longtemps Joseph ne recevait pas vraiment de culte ; et avant que les papes contemporains imposent à tous les catholiques sa dévotion, la famille terrestre que formaient Jésus, son père adoptif Joseph et la Vierge Marie ne semble vraiment pas avoir manqué à des générations et générations de chrétiens.
Évidemment, je pourrais vous dire, dans un podcast féministe et queer, je pourrais vous dire que la Sainte Famille n’est ni sainte ni biologique. D’autres l’ont mieux dit que moi : par exemple le philosophe Michel Serres dans un célèbre article en 2011 intitulé « la saine famille ». Il rappelle que la famille des Évangiles est loin d’être un modèle avec son enfant unique qui n’entretient pas de lien biologique avec son père, et sa mère qui a enfanté d’une manière fort particulière.
En réalité chaque famille est unique en son genre et les Évangiles n’offrent pas de prescriptions très claires — et c’est tant mieux ! — sur ce qu’il faudrait faire, de manière exacte, ou pas, pour élever un ou des enfants ou bien tenir son rôle de père ou de mère ; si tant est qu’il faille un père et une mère pour y parvenir avec sainteté. Le pape François lui-même, à qui on peut pas reprocher d’être catholique, l’a dit à la fin du synode sur la famille : ce n’est pas tant la naturalité des liens de famille entre Jésus et des proches qui importe mais, je cite : « la manière dont « l’amour s’est déployé en son sein ». Le modèle patriarcal de famille que nous avons a peut-être une chance de disparaître avec le développement de la société mais peut-être que la dévotion de la Sainte Famille, qui est bien plus plastique qu’’on le croit, se poursuivra et continuera.
En réalité, quand on y réfléchit, dans les Évangiles il y a très peu d’épisodes qui rapportent la vie de Jésus dans sa famille – à part la Nativité, la fuite en Egypte et la fugue de Jésus adolescent au Temple et cet épisode : la présentation du nourrisson Jésus au temple à Jérusalem. Si la famille que forment Marie et Joseph est assez originale dans sa formation, il n’en reste pas moins, si on suit ce texte, qu’ils sont des juifs très pieux et respectueux des commandements de la loi de Moïse. Ils viennent à Jérusalem pour présenter leur fils premier-né et réaliser les sacrifices prescrits.
Ce qui me marque, dans le détail, dans ce texte, c’est le silence des parents de Jésus. C’est habituel pour Joseph qui s’évanouit peu à peu dans le récit des Écritures sans qu’on signale d’ailleurs à quel moment il disparaît. Marie, quant à elle, s’exprime avec lyrisme dans le « cantique » du Magnificat mais reste le plus souvent silencieuse. Elle est à l’image du croyant qui médite la parole dans son cœur. En contrepoint, ici, à leur silence à tous deux, on trouve les paroles du vieillard Syméon et de la prophétesse Anne. Alors que les parents de Jésus se taisent, la « sainte famille » de Jésus c’est déjà les autres, c’est déjà l’humanité, que symbolisent et récapitulent cet homme pieux et cette vieille dame. Tous les deux, ils représentent la sagesse du grand âge mais aussi la religion populaire. Ils annoncent le salut pour Israël, la gloire mais aussi « le glaive » : il n’y a pas de mièvrerie dans ce qu’ils entrevoient mais une vie où les difficultés, les clivages et les divisions auront aussi leur place.
Dans cette page d’Évangile, ce qui est resté à la postérité, ce n’est d’ailleurs pas tant l’image de la « Sainte Famille » que le « cantique de Syméon » : la prière qu’on lit à l’office le soir, avant le silence de la nuit lorsque les angoisses peuvent assaillir : « maintenant, Seigneur, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix… ». Moins célébrée, la prophétesse Anne est une figure sous-évaluée des Écritures. On se plait souvent à se moquer, avec misogynie, des vieilles dames qui hantent les sacristies et qui ont mis la religion au cœur de leur veuvage, surtout dans les courants un peu plus jeunes et dynamiques de l’Église. Reste que c’est Anne qui, devant Jésus, devant le bébé Jésus, une trentaine d’années avant tout ministère public, le reconnaît pour ce qu’il est. Comme c’est Marie, sa cousine Elizabeth ou bien encore les femmes la matin Pâques qui comprendront ce qui se passe avant tout le monde.
Soyons donc toutes et tous des prophétesses, pas tant des médiums qui voient l’avenir avec exactitude, que des personnes capables de faire confiance, de se faire déplacer par les expériences, de conjurer les peurs et de prendre des risques. Soyons des personnes capables de faire pour élaborer du sens quand l’espoir manque et que la crise s’abat sur nous.
Bref, soyons des Anne qui n’ont pas peur de voir venir.
Anthony Favier
Docteur en histoire contemporaine, Anthony Favier est professeur agrégé dans un lycée public du Val-de-Marne. Ses travaux portent sur les enjeux de genre dans le catholicisme contemporain. Après une thèse sur les mouvements de jeunesse d’Action catholique JOC-JOCF dans les années 1950-1980, il s’intéresse aujourd’hui à la façon dont la question des nouveaux rapports de genre et la démocratie sexuelle travaillent de l’intérieur le catholicisme occidental.